Le journal des femmes au foyer

Pour toutes celles qui ne sont plus des anonymes qui travaillent dans l'ombre...

29 septembre 2005

Deux manières d'être femme au foyer*

Aujourd'hui, l'image de la femme au foyer a changé. Alors qu'au dix-neuvième siècle la femme au foyer avait un rôle ostentatoire de représentation des biens matériels et culturels de la famille et que son travail domestique devait rester invisible (Blunden, 1982), de nos jours, elle ne peut rester à ne rien faire et s'en vanter. La légitimité des femmes au foyer réside dans le travail domestique qui doit prendre de plus en plus de temps. Et l'on voit apparaître ainsi une nouvelle attitude, celle du "faire semblant d'activité" (de Singly, 1987). La référence au travail est telle que les femmes au foyer arrivent à nourrir de véritables sentiments de culpabilité de ne pas exercer d'activité professionnelle. Dans cette situation, comment se pose la question de la place des loisirs dans la vie des femmes au foyer ? Cette question vise également à réexaminer l'idée selon laquelle les femmes au foyer constituent un groupe homogène dans son identité et ses représentations.

Grâce à une association de loisirs(1), on a rencontré des femmes au foyer en situation de loisirs et ainsi pu observer l'hétérogénéité de leur rapport aux loisirs, reflet aussi d'une divergence dans le rapport au travail domestique. La relation originale qu'elles construisent entre leur temps de travail et leur temps de loisir révèle ce qu'elles se représentent être une femme au foyer et est à la base de leur propre identité.

Peuvent être repérés deux types différents de femmes au foyer. le premier type est constitué de femmes plutôt tournées vers la vie extérieure alors que, dans le second type, on rencontre des femmes plus repliées sur leur vie à l'intérieur du foyer.(2)

Aucune de ces femmes au foyer ne dit se reconnaître dans les tâches ménagères quotidiennes. Il y a consensus. Le travail domestique n'est pour elles qu'un éternel recommencement. Le plaisir peut, néanmoins, exceptionnellement apparaître lorsque la routine quotidienne laisse la place quelques instants à l'extraordinaire. La préparation d'un repas de fête reste du travail domestique mais n'apporte pas la routine désagréable de la cuisine coutumière. Aussi, pour résoudre la frustration qu'elles ressentent dans le travail domestique quotidien -et- sans fin, ces femmes au foyer cherchent-elles à le réduire au temps et à l'importance juste nécessaires pour s'acquitter des tâches principales, sans que cela nuise aux membres de la famille. Il peut aussi également arriver que le temps des loisirs prenne le pas sur le temps de travail. Le matin est pour l'ensemble des femmes au foyer généralement réservé au travail domestique mais il arrive bien souvent que les femmes attirées par la vie extérieure à la famille le vouent à des activités de loisirs, hors de la maison. En le comprimant et en le subordonnant à d'autres occupations, les femmes au foyer du premier type estiment enlever au travail domestique son caractère aliénant car répétitif et déresponsabilisé. Elles trouvent un temps à soi et pour soi dans lequel elles se réalisent pleinement, un temps de loisirs généralement vécu dans l'association.

Ce temps de loisirs devient ainsi le temps de référence de la vie quotidienne de ce groupe de femmes au foyer. Leur journée est davantage construite sur les activités à l'extérieur plutôt que sur celles de la maison. Cette attitude provient d'un réel besoin de se sortir de chez elles. Mais un équilibre savamment dosé doit être trouvé entre les loisirs à l'extérieur et le travail domestique à l'intérieur du foyer, sans quoi les loisirs deviendraient routiniers au même titre que le travail domestique. Les loisirs doivent impérativement conserver ce caractère d'évasion et d'extraordinaire opposé au cours ordinaire de la vie à la maison.

Prises dans ce rapport original entre le travail domestique comprimé et subordonné et les loisirs privilégiés, les femmes au foyer tournées vers les activités hors de la maison se construisent une identité tout à fait particulière. Les seuls rôles de mère et d'épouse ressemblent, pour elles, à un double enfermement. Un enfermement symbolique, un repli sur leur propre univers mental, sans confrontation avec celui des autres, mais également un enfermement physique. Le travail domestique se fait à l'intérieur du foyer et offre peu de possibilités d'en sortir. Les activités de loisirs sont alors une belle occasion pour retrouver une sociabilité qui leur soit propre, pour se construire un espace individuel en dehors de leur cercle familial. Mais il serait faux de penser que ces femmes sont insatisfaites de leur vie familiale et que ces activités de loisirs constituent une échappatoire. Elles ont choisi de plein gré de rester au foyer mais pour s'y plaire, elles ont besoin de conserver une identité personnelle qui leur permette de maintenir des échanges intéressants avec la famille. Ainsi les femmes au foyer de ce premier type ne basent pas toute leur identité sur les rôles que leur assigne le travail domestique mais s'affranchissent de cette référence pour plutôt utiliser le temps des loisirs comme le modèle de leur identité. Elles ne considèrent pas ce temps comme futile, dérisoire, ou bien encore réservé à des oisives. Elles trouvent dans ce moment la possibilité de joindre une dimension sensorielle à leur vie essentiellement médiatisée par la famille. C'est l'image de la femme avant celle de la mère et celle de l'épouse que ces femmes au foyer mettent en avant et dans laquelle elles veulent faire reconnaître leur valeur.

Pour le second type de femmes au foyer, l'articulation est tout à fait différente entre le travail domestique et les loisirs. Ces femmes n'envisagent pas le travail domestique de la même façon que les femmes au foyer plutôt extériorisées : elles avouent sans fausse honte le plaisir tiré des tâches ménagères. Elles apprécient de s'occuper de leur maison.

Pour elles, le travail domestique est une affaire sérieuse qui doit être organisée. Du fait des nombreuses tâches avec lesquelles elles doivent jongler toute la semaine, il leur est nécessaire d'avoir un solide planning. D'autant que le travail domestique leur est entièrement dévolu et qu'elles désirent vraiment s'acquitter de toutes les tâches ménagères. La femme de ménage serait dans ces conditions perçue comme une rivale. De même le mari reste étranger à toute question domestique comme si à chacun correspondait une tâche précise, le travail professionnel pour l'homme et le travail domestique pour la femme avec une politique de non-ingérence dans les affaires d'autrui. En fait, l'organisation du travail domestique vise moins à simplifier la vie de la femme au foyer qu'à faciliter celle de la famille. Ces tâches ménagères s'effectuent lorsque les femmes sont seules à la maison et tout doit être mis en place et préparé avant que le mari et les enfants ne rentrent. Elles calquent ainsi leur temps de travail sur celui de leur famille.

Comment définissent-elles alors le temps des loisirs ? Pour ces femmes tournées vers leur foyer, les loisirs sont la distraction, la liberté, l'antithèse du travail domestique. Ils permettent de "décompresser" et, lorsque ces femmes vont à l'association, de garder des contacts avec la société globale. Ils doivent absolument garder ce caractère de détente. S'il devient difficile de concilier les heures de travail domestique et celles de la liberté, les femmes au foyer ne voient plus l'intérêt de poursuivre les activités de loisirs. Mais le plus important reste que ces loisirs ne doivent jamais porter préjudice à la bonne marche de la maison. Tout se passe comme si les femmes au foyer poursuivaient des loisirs au moment où, si elles ne disaient rien, personne ne s'en apercevrait. Ainsi on constate que l'espace de référence pour ce type de femmes reste le foyer. Les quelques heures de liberté et de loisirs qu'elles s'accordent dans la semaine deviennent la récompense bien méritée après un travail bien fait. Ces temps libres ne sont pas ressentis comme un véritable besoin comme c'est le cas pour le premier type de femmes au foyer mais au contraire sont pris avec l'accord tacite de la famille. En fait, toutes les actions de ces femmes sont recomposées dans des logiques familiales. Ces femmes au foyer se représentent avant tout comme mère et épouse. C'est dans la reconnaissance par la famille de leurs "bons et loyaux services" qu'elles recherchent leur valeur. Elles ne peuvent se décréter elles-mêmes bonne mère et bonne épouse sans avoir l'assentiment des autres. C'est par la médiation de la famille valorisant leur travail quelles peuvent se construire une image d'elles-mêmes et se situer par rapport aux autres.

Ces deux types de femmes au foyer donnent sensiblement les mêmes définitions au travail domestique et aux loisirs. Pour les femmes plutôt orientées vers l'extérieur comme pour celles davantage centrées sur leur foyer, le travail domestique relève des mêmes activités : ménage, organisation de la maison, éducation des enfants, etc. Les loisirs sont, pour ces deux groupes, ce qui se fait le plus souvent à l'extérieur du foyer, ce qui n'est pas. obligatoire et qui est effectué en vue d'un plaisir personnel. La distinction réside dans l'investissement différent que ces femmes engagent dans ces deux sortes d'activités, investissement en partie mesuré par la durée qu'elles accordent à chacune. Le temps du travail domestique, chez les femmes tournées vers le dehors, est comprimé pour privilégier le temps pour soi et retrouver une identité personnelle affranchie de la médiation valorisante de la famille. Pour les femmes centrées sur leur famille, le temps de travail domestique est étendu. Ces femmes construisent leur identité sur les compétences que leur famille leur reconnaît dans le travail du foyer.

Mais malgré ces différences dans l'investissement des temps de loisir et de travail domestique, on constate néanmoins des comportements partagés par toutes les femmes au foyer. Elles s'engagent toutes à des degrés divers dans des processus de sortie de leur foyer afin de poursuivre quelques activités de loisirs. Elles viennent toutes à ce propos à l'association. Ces femmes tiennent un discours analogue à propos de leur rôle au sein de la famille. Si elles le ' jouent de façon différente, elles le conçoivent en grande partie de la même manière, par référence à deux modèles apparemment contradictoires :

Le modèle traditionnel de la femme au foyer : celle-ci a des devoirs. Sa vie s'organise autour de l'éducation des enfants, de la surveillance de la bonne marche de la maison, de l'aide au mari qui peut aller jusqu'à un rôle de bonne représentation de la famille ;
Le modèle moderne de la femme libérée. Elle n'hésite pas à sortir de chez elle, tout comme le fait une femme salariée mais sans subir les inconvénients de la conciliation travail/famille.
Si les femmes se reconnaissent dans ce modèle idéal de la femme au foyer, elles se différencient par contre dans la façon dont elles le réalisent dans leur vie quotidienne. Certaines femmes privilégient le modèle moderne de la femme au foyer qui s'extériorise de son univers domestique. Les autres se reconnaissent davantage dans le modèle traditionnel.

Emmanuelle Maunaye, Temporalistes, n° 17, Les temps familiaux, mai 1991, pp. 11-15.
Université de Rennes

Cet article est extrait de "Deux types de femmes au foyer, l'exemple de Cesson-Accueil", mémoire de maîtrise, Université de Rennes II, 1990, directeur : F de Singly.

Notes
La recherche a été menée dans l'association de Cesson-Accueil, qui comptent plus de 90% de femmes au foyer parmi ses adhérentes. Cesson-AVF Accueil fait partie des associations AVF (Accueil des Villes de France) que l'on retrouve disséminées dans toute la France et même à l'étranger. Une charte des Accueils des Villes de France (rappelant les buts des AVF dans l'intégration des personnes nouvellement arrivées dans une ville) et les élections des bureaux municipaux, régional et national permettent de relier toutes les associations dans une organisation parfaitement structurée. Pratiquement, Cesson-AVF Accueil propose de nombreuses activités que l'on a regroupées en quatre grandes catégories : les activités manuelles, les activités artistiques, les activités ludiques, les activités sportives. Des prêts de livres sont également organisés ainsi que de nombreuses excursions, conférences, etc. Cette association fonctionne tous les jours sauf le mercredi, de 9h à 18h, et suspend ses activités à chaque congé scolaire.
On peut penser que si cette variation est observée à l'intérieur d'un groupe de femmes qui fréquentent une association de loisirs, le clivage est encore plus net lorsqu'il est mesuré pour l'ensemble des femmes au foyer.
Références
Blunden, K. (1982) Le travail et la vertu. Femmes au foyer : une mystification de la Révolution Industrielle, Payot, Paris, 220 p.
Delphy, C. (1978) Travail ménager ou travail domestique ?, in A. Michel (sous la dir.) Les femmes dans la société marchande, P.U.F.,Paris, pp. 39-54.
Kaufmann, J-C. (1988) La chaleur du foyer. Analyse du repli domestique, Méridiens Klinkcksieck, Paris, 190 p.
Singly, F. de (1990) Fortune et infortune de la femme mariée, P.U.F, Paris, nouvelle édition réactualisée, 229 p.
Singly, F. de (1 987) La journée double in Informations Sociales, No 5.

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